Editions Allia

Le Général situationniste

Piet de Groof

“Debord avait déposé chez moi toute une valise de tracts. Il dormait chez ma fiancée, Wilma, sur un matelas. Une fois avec moi, une fois seul. Car il ne voulait pas aller chez Albert Niels. Philippe Niels est très fier que son père ait logé tous les grands de l’époque, Asger Jorn, Enrico Baj, Lucio Fontana, et cætera, quand il avait le grand hôtel, le Canterbury, qui était magnifique avec tous ces tableaux. Ils ont tous logé chez son père. Mais pas Debord. Il demeurait sur un matelas chez ma fiancée. Et donc, il savait parfaitement ce que je tramais le reste du temps... Au fond, est-ce que Debord me reprochait de ne m’être pas laissé prendre ? J’avais été assez malin pour ne pas être pris sur le coup avec mon frère. En fait, il regrettait ça, il voulait le grand scandale !”
Avec un humour constant, une ironie un rien désabusée, Piet de Groof revisite l’histoire de l’avant-garde en Belgique, dont il fut l’un des actifs protagonistes. Éditeur d’une petite revue de poésie, Taptoe, ce qui signifie aussi bien couvre-feu que fanfare militaire, il participe à l’activité de la galerie du même nom, qui exposera Asger Jorn, Maurice Wyckaert ou Walasse Ting. Discret mais constamment au front, Piet de Groof accompagne avec passion le travail des artistes. On découvre les péripéties rocambolesques qui accompagnèrent l’exposition de Jorn à Bruxelles, dont il transporta les toiles en contrebande, ou des portraits tantôt chaleureux, tantôt mordants de figures célèbres comme Christian Dotremont, Hugo Claus ou Pierre Alechinsky. Mais aussi quantité d’autres, moins connus, comme Reinhoud, Roel d’Haese, Hugues C. Pernath, Paul Snoek, Serge Vandercam, qui tous contribuèrent à l’effervescence régnant en Belgique dans ces années-là. On plonge dans les coulisses du scandale organisé à Bruxelles par les situationnistes à l’occasion de l’assemblée de l’Association Internationale des Critiques d’art en 1958. C’est à Piet de Groof que fut confié le soin de lancer un tract injurieux sur cette respectable assemblée et il y fit preuve d’un savant savoir-faire en matière de propagande.
Volubile, le général ne se contente pas d’enchaîner anecdotes et portraits. On trouvera dans son livre des analyses passionnantes sur la peinture, le rôle fondamental de James Ensor dans la modernité, sans compter quelques réflexions pointues sur les mérites comparés de différents avions de chasse. Composé comme un entretien au long cours, cet ouvrage est aussi un montage visuel riche de documents et d’images méconnus. Une autre manière de retracer un destin personnel comme d’écrire l’histoire.
Entretiens avec Gérard Berréby et Danielle Orhan.